J'ignore encore pourquoi j'étais
ici. Je n'avais aucune contrainte dans mon quotidien, c'est presque cela que l'on me reprochait d'ailleurs, là-bas, au pays. Et pourtant le départ, imprévu mais froidement organisé, comme un
meurtre. L'alcool en bouteilles déjà lourdes pour le trajet, la ligne maîtresse, fascinante de l'autoroute. Projection de liserés blancs jusqu'au seuil de l'horizon cathodique. Le ronronnement du
moteur qui endort, berce la colonne vertébrale, dolente, calme et oubliée, prête à se rompre dans une fin de tôle broyée. Puis la frontière, vite dépassée. Un coup d'œil trop lent aux armes des
douaniers, fusils d'assaut autrichiens, noir mat et allure de jouet. Jouet pour adultes chambré 5.56, sale temps pour les touristes.
Les panneaux changent de langue, les paysages aussi. Je longe la côte. Sans presque jamais voir l'océan. Tout horizon se bouche de la route qu'on trace. Je me suis alors enfoncé, loin dans les territoires, doucement hésitant, puis frénétiquement, soucieux de donner tout le plaisir à la machine, celle qui surchauffait sous le capot ou celle qui palpitait dans ma poitrine.
J'ai en tête un site particulier. Un repère de jeunesse post-moderne, saturée et
cramée. Un entrepôt isolé dans une friche industrielle reconverti en salle de concert, en refuge où seul le tungstène fait jour. Une parfaite zone d'autonomie temporaire. J'erre quelques heures à
trouver mon chemin, parmi les squelettes corrompus des pylônes, des hangars sans toits béant sur le béton armé, des clôtures ouvertes sur des diesels brisés. Enfin j'aperçois par ma vitre baissée
quelques groupes d'êtres nocturnes, complotant ensemble de leurs têtes convergentes. Leur tenue autant que leur regard perdu me confirment que je suis à la bonne adresse.
Guidé par des basses sourdes, je localise l'entrepôt. J'arrête alors la voiture, avec ce petit chuintement caractéristique des pneus chauds sur du mauvais bitume rongé. Je frappe un lourd assemblage de métal, comme une porte cochère de l'âge industriel. Ça y est, on m'a ouvert sur un vestibule étroit. Ampoule nue, vigile imposant, lacrymo à la ceinture sous un bide qui tombe. Geste vague du chien de garde vers un gitan qui fume, paisible, derrière un comptoir fait d'une planche peinte de blanc et de deux barils Texaco. Je lui laisse un billet et mon manteau aux poches pleines. Le gitan du vestiaire me rappelait un vieux documentaire des années 60 où l'on voyait des jeunes hommes du FLN chasser le colon dans les ravines des Aurès. Même gueule de vingt ans trop vieille, même regard allumé et fixe. Pas une goutte de sueur et le cigare vaillant. Sans parler le type m'a fait comprendre de laisser aussi à l'entrée la fiole de scotch cachée dans la poche arrière de mon jean. Oui, celle que le chien de garde a même pas vu quand il m'a fouillé. Je m'en suis enfilé une rasade avant de la lui tendre en souriant. Il l'a glissé dans mon manteau sans rien dire. On me laisse rentrer, toujours sans un mot. C'est à moi maintenant de faire semblant d'être humain.
A l'intérieur la musique me colle le tee-shirt à la peau. On ne distingue pas les
murs. Des balcons se perdent dans l'obscurité. Au fond de la salle se trouvent les êtres les plus calmes, discutant à plusieurs ou buvant seul. Ou bien l'inverse. Plus loin devant la masse des
créatures, sans frontières, les veines pleines de promesses et de coke bon marché. Tout est plongé dans le noir : les murs, les femmes, les âmes. Le son est violent, électronique, surmixé de
marches militaires du siècle dernier ou de voix féminines, sexuelles par dessus les saturations. Au plus près de la scène une garde d'êtres mouvants s'étire.
Mon regard se porte par réflexe sur les femmes. Elles sont aliénantes. Glissantes comme des lames parfaites dans des étuis noirs de vinyle. Elles dansent en ondulations, le ventre souple et les poings serrés. Elles semblent vouloir épouser elles-mêmes les formes de leur corps. Les peaux sont d'une blancheur sibérienne et brillent dans la pénombre. Vêtues de quelques grammes de plastique seulement, certaines s'érigent toutes seules comme de purs objets, comme des monuments. Sur des estrades, sur des bidons, sur la scène, devant des projecteurs brûlants qui laisse croire qu'elles enduisent leur buste d'huile de moteur. Leurs yeux sont bordés de noir et l'axe de leur regard ne glisse qu'avec une infinie lenteur, qui peut laisser croire qu'elles ne vous regardent pas. Leurs pieds tendus sur des talons adoptent sous les lacets de cuir la même courbe que le bas de leur dos, rondeur parfaite, elliptique de tous les plaisirs et bercé d'une danse propre, autonome du reste du corps. Galbes extrêmes, lèvres retroussées, langues pointant sous le velours. Ce sont des chairs fétiches, leurs corps sont percés d'anneaux et de pointes, qui tendent encore plus leurs peaux uniformes vers un point d'extase. Allégories métalliques de boutons magiques, d'orgasmes enchaînés. Certaines dans les multiples anneaux de leur peau glissent un ruban, le serrent entre leurs dents, occupées que sont leurs mains à palpiter sur leur ventre spirale.
Ce sont les poupées-machines.
D'autres encore sont immobiles dans la marée humaine. Stoïques, elles ont la mine grave et beaucoup d'entre elles fument lentement. Leur peau est couverte de dentelles noires, corsets et tailleurs. Celles-ci sont coiffées à l'ancienne, chignon porté haut et calot légèrement penché, elles sont anachroniques. Elles semblent si calmes … et pourtant elles sont là, noyées dans le flot, dans la sueur et le musc. C'est probablement qu'elles vibrent beaucoup plus lentement que les autres, imperceptiblement leur long corps gainé se balance. Elles aussi sont parcourues par l'électricité. Je m'en rends compte car le talon de leurs escarpins décolle du sol au rythme du son et le cou de leur pied s'élève parfois légèrement afin que la pointe puisse effectuer une rotation. Le mollet souligné de résille s'offre alors au regard dans son volume parfait. Et là où s'arrête le cuir rigide, oui là juste au-dessus des orteils, la chair compressée dessine une rondeur, un coussinet provoquant.
Je me dirige vers le bar. Mon coude à peine posé sur la surface poisseuse, une rousse au sourire velouté penche la tête vers moi. Elle porte une casquette de la marine soviétique et une étoile noire tatouée sous son oreille gauche, celle qu'elle tend vers moi. Son odeur est douce et tiède, presque neutre, comme une enfant. Surprenant. Je commande en anglais, ce qui ne paraît pas la surprendre, un whisky avec glace. Je suis déjà en sueur mais je me retiens de le boire d'un coup. Sous la lumière tungstène du bar, je contemple les volutes de la glace se diluant dans l'alcool, décollant de la surface du cube comme des tentacules dissolues. Je remarque alors que la dissolution ondulante dessine les mêmes courbes que les corps dansants.
Je reste là, une heure, deux heures. Progressivement mes muscles se sont tendus, la tension s'est accumulée. Le rythme jamais ne ralentit. Des flots d'êtres vont et viennent, de la pénombre périphérique à la zone blanche centrale. Et pourtant la salle dont on ne distingue pas les murs ne se désemplit pas.
Finalement je décide d'aller me mouvoir, là-bas devant, parmi les créatures. Ma conscience du monde est endormi par l'alcool, par les vapeurs de chairs, par la pénombre, par la lueur cathodique des éclairages. Je retrouve quelques amis, des connaissances liées au hasard à travers l'Europe et les scènes souterraines. Des gens, bipolaires comme moi, devant qui sans honte aucune on peut se réduire à n'importe quoi. Alors je danse lentement, je me laisse transpercer par le son, par l'électricité, je me laisse toucher, effleurer par la promiscuité des corps et des âmes béantes. Les êtres autour de moi s'ouvrent, comme des fleurs musquées, sales et gourmandes. Je m'enivre des remugles, mais je reste calme, je ne veux pas rentrer immédiatement dans mon état second. Je veux garder la tête froide, il n'est pas assez tard, ce n'est pas assez extrême, les oripeaux sociaux du dehors n'ont pas encore volé en éclats. Je reste dolent, je me fais porter par le flot à défaut d'en faire partie.
Alors survient à la périphérie de mon champ de vision, déjà atténuée par le contraste brutal entre éclairage tungstène et parois indéfinies noirâtres, une fille qu'immédiatement je distingue des autres. Mon regard devenu glissant lui aussi s'est arrêté de lui-même sur elle, comme un réflexe par nature incontrôlable. Tout faculté d'analyse critique est dès lors court-circuitée. C'est elle qui me regarde, cela explique peut-être pourquoi à mon tour je me suis arrêter sur elle. Lentement, sans qu'il y paraisse de volonté propre, elle navigue entre les corps en furie dans ma direction. Chaque être franchi est une unité de mesure sur le reste du chemin pavé de chair qui la sépare de moi. Effrayé par la perspective d'une rencontre aussi brutale, je veux dire sans frottements, sans regards croisés, sans appels ambigus, je tente de me convaincre qu'elle se dirige vers quelqu'un d'autre dans mon entourage. Mais je sais que j'ai tort. C'est comme un cri dans le noir, une main tendue. Elle sait que je doute, que je me pose la question. Et moi je sais qu'elle voit, qu'elle sait déjà tout. A-t-elle déjà créer ce qu'il va advenir ? Le temps n'est-il qu'une foutue boucle plusieurs fois parcourue pour ces femmes-là ? Ces femmes qui se nourrissent de visions, de prophéties, de promesses qu'elles se font à elles-mêmes ?
Soudainement, à la distance d’un bras blanc, elle me tourne le dos et vient onduler devant moi. Défiance, elle ne me regarde plus. Je reprends mon souffle et je contemple son dos. Elle ne porte qu’une robe courte de couleur kaki, des bas résille noir et une paire de chaussures militaires qui me dissimule encore son mollet, attisant ma tension. La sueur laisse adhérer le textile sur sa peau moite. J’hésite, me méfie, prudent et soucieux de m’épargner la désillusion d’une marionnette sans vie, de celles qui jouent sans essence et sans foi.
J’étais loin du compte.
in " El Botxo " - Mehani P. 2008-2009
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