Jeudi 5 novembre 2009


         J'ignore encore pourquoi j'étais ici. Je n'avais aucune contrainte dans mon quotidien, c'est presque cela que l'on me reprochait d'ailleurs, là-bas, au pays. Et pourtant le départ, imprévu mais froidement organisé, comme un meurtre. L'alcool en bouteilles déjà lourdes pour le trajet, la ligne maîtresse, fascinante de l'autoroute. Projection de liserés blancs jusqu'au seuil de l'horizon cathodique. Le ronronnement du moteur qui endort, berce la colonne vertébrale, dolente, calme et oubliée, prête à se rompre dans une fin de tôle broyée. Puis la frontière, vite dépassée. Un coup d'œil trop lent aux armes des douaniers, fusils d'assaut autrichiens, noir mat et allure de jouet. Jouet pour adultes chambré 5.56, sale temps pour les touristes.


Les panneaux changent de langue, les paysages aussi. Je longe la côte. Sans presque jamais voir l'océan. Tout horizon se bouche de la route qu'on trace. Je me suis alors enfoncé, loin dans les territoires, doucement hésitant, puis frénétiquement, soucieux de donner tout le plaisir à la machine, celle qui surchauffait sous le capot ou celle qui palpitait dans ma poitrine.


J'ai en tête un site particulier. Un repère de jeunesse post-moderne, saturée et cramée. Un entrepôt isolé dans une friche industrielle reconverti en salle de concert, en refuge où seul le tungstène fait jour. Une parfaite zone d'autonomie temporaire. J'erre quelques heures à trouver mon chemin, parmi les squelettes corrompus des pylônes, des hangars sans toits béant sur le béton armé, des clôtures ouvertes sur des diesels brisés. Enfin j'aperçois par ma vitre baissée quelques groupes d'êtres nocturnes, complotant ensemble de leurs têtes convergentes. Leur tenue autant que leur regard perdu me confirment que je suis à la bonne adresse.


Guidé par des basses sourdes, je localise l'entrepôt. J'arrête alors la voiture, avec ce petit chuintement caractéristique des pneus chauds sur du mauvais bitume rongé. Je frappe un lourd assemblage de métal, comme une porte cochère de l'âge industriel. Ça y est, on m'a ouvert sur un vestibule étroit. Ampoule nue, vigile imposant, lacrymo à la ceinture sous un bide qui tombe. Geste vague du chien de garde vers un gitan qui fume, paisible, derrière un comptoir fait d'une planche peinte de blanc et de deux barils Texaco. Je lui laisse un billet et mon manteau aux poches pleines. Le gitan du vestiaire me rappelait un vieux documentaire des années 60 où l'on voyait des jeunes hommes du FLN chasser le colon dans les ravines des Aurès. Même gueule de vingt ans trop vieille, même regard allumé et fixe. Pas une goutte de sueur et le cigare vaillant. Sans parler le type m'a fait comprendre de laisser aussi à l'entrée la fiole de scotch cachée dans la poche arrière de mon jean. Oui, celle que le chien de garde a même pas vu quand il m'a fouillé. Je m'en suis enfilé une rasade avant de la lui tendre en souriant. Il l'a glissé dans mon manteau sans rien dire. On me laisse rentrer, toujours sans un mot. C'est à moi maintenant de faire semblant d'être humain.

 

A l'intérieur la musique me colle le tee-shirt à la peau. On ne distingue pas les murs. Des balcons se perdent dans l'obscurité. Au fond de la salle se trouvent les êtres les plus calmes, discutant à plusieurs ou buvant seul. Ou bien l'inverse. Plus loin devant la masse des créatures, sans frontières, les veines pleines de promesses et de coke bon marché. Tout est plongé dans le noir : les murs, les femmes, les âmes. Le son est violent, électronique, surmixé de marches militaires du siècle dernier ou de voix féminines, sexuelles par dessus les saturations. Au plus près de la scène une garde d'êtres mouvants s'étire.


Mon regard se porte par réflexe sur les femmes. Elles sont aliénantes. Glissantes comme des lames parfaites dans des étuis noirs de vinyle. Elles dansent en ondulations, le ventre souple et les poings serrés. Elles semblent vouloir épouser elles-mêmes les formes de leur corps. Les peaux sont d'une blancheur sibérienne et brillent dans la pénombre. Vêtues de quelques grammes de plastique seulement, certaines s'érigent toutes seules comme de purs objets, comme des monuments. Sur des estrades, sur des bidons, sur la scène, devant des projecteurs brûlants qui laisse croire qu'elles enduisent leur buste d'huile de moteur. Leurs yeux sont bordés de noir et l'axe de leur regard ne glisse qu'avec une infinie lenteur, qui peut laisser croire qu'elles ne vous regardent pas. Leurs pieds tendus sur des talons adoptent sous les lacets de cuir la même courbe que le bas de leur dos, rondeur parfaite, elliptique de tous les plaisirs et bercé d'une danse propre, autonome du reste du corps. Galbes extrêmes, lèvres retroussées, langues pointant sous le velours. Ce sont des chairs fétiches, leurs corps sont percés d'anneaux et de pointes, qui tendent encore plus leurs peaux uniformes vers un point d'extase. Allégories métalliques de boutons magiques, d'orgasmes enchaînés. Certaines dans les multiples anneaux de leur peau glissent un ruban, le serrent entre leurs dents, occupées que sont leurs mains à palpiter sur leur ventre spirale.


Ce sont les poupées-machines.


D'autres encore sont immobiles dans la marée humaine. Stoïques, elles ont la mine grave et beaucoup d'entre elles fument lentement. Leur peau est couverte de dentelles noires, corsets et tailleurs. Celles-ci sont coiffées à l'ancienne, chignon porté haut et calot légèrement penché, elles sont anachroniques. Elles semblent si calmes … et pourtant elles sont là, noyées dans le flot, dans la sueur et le musc. C'est probablement qu'elles vibrent beaucoup plus lentement que les autres, imperceptiblement leur long corps gainé se balance. Elles aussi sont parcourues par l'électricité. Je m'en rends compte car le talon de leurs escarpins décolle du sol au rythme du son et le cou de leur pied s'élève parfois légèrement afin que la pointe puisse effectuer une rotation. Le mollet souligné de résille s'offre alors au regard dans son volume parfait. Et là où s'arrête le cuir rigide, oui là juste au-dessus des orteils, la chair compressée dessine une rondeur, un coussinet provoquant.

 


         Je me dirige vers le bar. Mon coude à peine posé sur la surface poisseuse, une rousse au sourire velouté penche la tête vers moi. Elle porte une casquette de la marine soviétique et une étoile noire tatouée sous son oreille gauche, celle qu'elle tend vers moi. Son odeur est douce et tiède, presque neutre, comme une enfant. Surprenant. Je commande en anglais, ce qui ne paraît pas la surprendre, un whisky avec glace. Je suis déjà en sueur mais je me retiens de le boire d'un coup. Sous la lumière tungstène du bar, je contemple les volutes de la glace se diluant dans l'alcool, décollant de la surface du cube comme des tentacules dissolues. Je remarque alors que la dissolution ondulante dessine les mêmes courbes que les corps dansants.


Je reste là, une heure, deux heures. Progressivement mes muscles se sont tendus, la tension s'est accumulée. Le rythme jamais ne ralentit. Des flots d'êtres vont et viennent, de la pénombre périphérique à la zone blanche centrale. Et pourtant la salle dont on ne distingue pas les murs ne se désemplit pas.


Finalement je décide d'aller me mouvoir, là-bas devant, parmi les créatures. Ma conscience du monde est endormi par l'alcool, par les vapeurs de chairs, par la pénombre, par la lueur cathodique des éclairages. Je retrouve quelques amis, des connaissances liées au hasard à travers l'Europe et les scènes souterraines. Des gens, bipolaires comme moi, devant qui sans honte aucune on peut se réduire à n'importe quoi. Alors je danse lentement, je me laisse transpercer par le son, par l'électricité, je me laisse toucher, effleurer par la promiscuité des corps et des âmes béantes. Les êtres autour de moi s'ouvrent, comme des fleurs musquées, sales et gourmandes. Je m'enivre des remugles, mais je reste calme, je ne veux pas rentrer immédiatement dans mon état second. Je veux garder la tête froide, il n'est pas assez tard, ce n'est pas assez extrême, les oripeaux sociaux du dehors n'ont pas encore volé en éclats. Je reste dolent, je me fais porter par le flot à défaut d'en faire partie.


Alors survient à la périphérie de mon champ de vision, déjà atténuée par le contraste brutal entre éclairage tungstène et parois indéfinies noirâtres, une fille qu'immédiatement je distingue des autres. Mon regard devenu glissant lui aussi s'est arrêté de lui-même sur elle, comme un réflexe par nature incontrôlable. Tout faculté d'analyse critique est dès lors court-circuitée. C'est elle qui me regarde, cela explique peut-être pourquoi à mon tour je me suis arrêter sur elle. Lentement, sans qu'il y paraisse de volonté propre, elle navigue entre les corps en furie dans ma direction. Chaque être franchi est une unité de mesure sur le reste du chemin pavé de chair qui la sépare de moi. Effrayé par la perspective d'une rencontre aussi brutale, je veux dire sans frottements, sans regards croisés, sans appels ambigus, je tente de me convaincre qu'elle se dirige vers quelqu'un d'autre dans mon entourage. Mais je sais que j'ai tort. C'est comme un cri dans le noir, une main tendue. Elle sait que je doute, que je me pose la question. Et moi je sais qu'elle voit, qu'elle sait déjà tout. A-t-elle déjà créer ce qu'il va advenir ? Le temps n'est-il qu'une foutue boucle plusieurs fois parcourue pour ces femmes-là ? Ces femmes qui se nourrissent de visions, de prophéties, de promesses qu'elles se font à elles-mêmes ?


Soudainement, à la distance d’un bras blanc, elle me tourne le dos et vient onduler devant moi. Défiance, elle ne me regarde plus. Je reprends mon souffle et je contemple son dos. Elle ne porte qu’une robe courte de couleur kaki, des bas résille noir et une paire de chaussures militaires qui me dissimule encore son mollet, attisant ma tension. La sueur laisse adhérer le textile sur sa peau moite. J’hésite, me méfie, prudent et soucieux de m’épargner la désillusion d’une marionnette sans vie, de celles qui jouent sans essence et sans foi.


J’étais loin du compte.

 

 

 

in " El Botxo " - Mehani P. 2008-2009

Par Les Friches Ferroviaires - Publié dans : Cabaret d'acier [créatures]
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Mardi 3 novembre 2009

La violence elliptique


«  sourde, insidieuse, insurmontable »

 


Pratiquer dans l'écriture une violence entièrement elliptique, modelée de non-dits, de périphérie, de troubles, d'indices, ne constitue pas une pratique de l'euphémisme. De nombreux auteurs se livrent à une écriture euphémisante, souvent afin de mieux rendre compte d'un nihilisme à l'oeuvre dans les intériorités de leurs personnages, d'un vide intime ou d'une absence de conscience éclairée. L'euphémisme et la retenue comme effet d'écriture auront alors toute leur utilité, et peuvent proposer une approche intéressante de la violence. Mais ce n'est pas de cela dont il s'agit ici. Il me fallait cependant rappeler l'existence d'autres voies adoptant l'ellipse général de la violence factuelle.


La violence elliptique telle que je la présente ici, espérant en faire la promotion dans certaines activités d'écriture, consiste plutôt en un attachement aux marques de la violence, c'est à dire à ce qui fait sa permanence (stabilité temporelle, de la réalité à la fiction), à l'inverse d'une narration de l'acte violent lui-même qui circonscrit toute forme de violence à l'instant seul de son expression et de son accomplissement.


De plus la marque par sa nature graphique peut prétendre à une certaine forme d'esthétique. On peut par exemple trouver les lignes esthétiques suivantes, constantes dans toutes mes recherches personnelles, et qui me semblent incarner l'autre versant du monde :

  •  
    • esthétique de la ruine : architecture mourante, nouveau lieu en devenir, usure des matériaux, perturbation des plans urbains, ...

    • esthétique du stigmate : brûlures, impacts, empreintes, traces, corrosion, saleté, couleurs éteintes, ...

    • l'intériorité dévoilée : machines ouvertes, exhibitions, béances mécaniques, promiscuités de vie ouvertes sur le monde, ...


Si on cherche à créer un monde, et que le récit en actes tente de résoudre ce monde, alors la narration brute de la violence dévoile une parfaite inutilité. La mention directe de l'action violente, qu'elle soit physique ou mentale, est gratuite. Elle ne fait pas avancer la tentative de résolution du monde. L'écriture de la violence doit se renouveler en aspirant à se démarquer de l'instantané.


Toute réflexion sur l'écriture de la violence pose aussi la question de la réception du texte, et des interactions qui en résultent. La langue, les mots sont trop limités pour rendre avec justesse et précision la violence au premier degré, car il arrive un point où les mots s'épuisent d'eux-mêmes face à l'étendue des sensations, et ontologiquement c'est bien de sensations dont est faite la violence au premier degré, la violence factuelle : bruit, douleur, vision, détresse, égarement, hystérie, confusion, etc. Une narration directe de cette violence me semble, presque à chaque fois, contenir son propre aveu d'échec.


Est-il besoin de préciser également que l'esprit découvreur du citoyen d'aujourd'hui palpite, plus que jamais, de voyeurisme, de sensationnalisme ?

L'heure médiatique est à l'exacerbation du fait violent, une posture qui contamine les arts de la même manière – vulgaire et sans substance – que le quotidien. En conséquence je pense que s'y opposer est une forme d'assainissement de la pratique d'écriture, une exigence morale. S'esquisse la nécessité d'une forme de destruction et de propagation supérieure, que je nomme – tout à fait classiquement – méta-violence.


L'adjonction du préfixe «méta» suppose une hiérarchie dans les états de la violence. Pour le moment, je ne me risquerais pas au jugement de principe. Mais il demeure une divergence entre la violence abordée comme acte ponctuel, prétendumment observable, et la violence envisagée par ses épiphénomènes, comme j'en fais plus ou moins la promotion. Une divergence tenant principalement à l'ancrage de la violence dans le temps. Comme je l'ai expliqué plus tôt, l'évocation de la violence par le biais de ses stigmates et épiphénomènes permet de l'inscrire durablement dans le temps, le temps du récit bien entendu, mais il en va de même dans la réalité.

 



Là où la narration dans l'instant, plus ou moins stylisée au gré des modes et des convenances, de la violence factuelle demeure essentiellement performative, la forme de la méta-violence permet l'accès plus large à la variation temporelle, autorisant par exemple l'investigation de la mémoire ou le récit d'anticipation.

Car quoi qu'on fasse, quoiqu'on écrive, dans la plupart des cas, le temps du récit suit les mêmes modalités que le temps de notre réalité. Le rapport de la violence au temps suivra donc le même schéma ( binaire ? ) que j'évoque plus haut dans les deux paradigmes. Cependant, certains parviennent à briser l'appréhension du temps communément admise, soit par la mémoire (le travail de mémoire) soit plus rarement par une remise en cause effective de la linéarité du temps. Dans ce dernier principe, l'écriture tente alors d'approcher ce que la physique quantique tente de définir.


A titre d'exemple, je pourrais citer des auteurs aussi divers que Antoine Volodine ( Dondog, Des anges mineurs, Bardo or not bardo ... ), Alain Robbe-Grillet ( Djinn, Le voyeur ... ) ou Maurice Dantec (Villa Vortex ... ) et Marcel Proust ( A la recherche du temps perdu ).


Les expérimentations narratives relatives à la représentation du temps m'intéressent au plus haut point, car la représentation de la violence est à mon sens intimement liée aux modalités du temps, temps du récit ou temps vécu.


La violence au premier degré – c'est ainsi que je la nomme – pourrait malgré tout à mon sens trouver une place et une utilité au sein d'un récit expérimentant de nouvelles représentations du temps, et donc une autre écriture. Un projet d'écriture où justement l'instant retrouverait sa place, et par là-même la violence factuelle gagnerait un peu de légitimité narrative. Cela demeure tout de même limité à certaines oeuvres explorant un rapport original au temps, et qui perturbent souvent le lecteur. Cette alternative nuancée est aussi une prise de risque pour celui qui écrit.

 

 

 

 

 

textes & photos © Mehani P. - 2009

 

Par Les Friches Ferroviaires - Publié dans : Déconstruction
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Mercredi 28 octobre 2009


Jouissif souvenir d'être né et d'avoir grandi un peu pendant la guerre froide.

Notez que ce ne sont même pas des Mirage comme prétendu mais de vieux MIG 17 soviétiques.
Faut vraiment être con ...
Par Les Friches Ferroviaires - Publié dans : Farce planétaire [Absurde]
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